Soleil couchant en automne

Épargne-moi, les détails

À la recherche du temps perdu

Dans presque toutes les vies, il y a des moments où l’on se surprend à imaginer ce que l’on ferait une fois riche.

Plus rarement, on se demande comment y parvenir.

Pour beaucoup, le mode d’emploi semble se limiter aux chapitres consacrés à l’épargne. Le reste de la méthode complète paraît réservé aux membres Premium d’une formation pour initiés.

Il existe tant de manières d’épargner que le simple fait d’en maîtriser les bases peut déjà sembler relever d’une spécialisation. Alors on se laisse guider. Plus ou moins aveuglément. Par confort, par prudence, ou simplement pour éviter l’effort de se former soi-même. On croit les chiffres et le marketing, on ignore ses biais, et certains produits d’épargne finissent même par rendre tangibles des rêves plus ou moins enfouis.

Si je fais ce qu’on me dit — ou ce que je crois comprendre quand je m’y colle un peu — et si je m’y tiens suffisamment longtemps, l’épargne permet au moins d’entrevoir ce que pourrait être mon niveau de vie au-delà des quelques années à venir. Elle concrétise l’amorce d’un projet visant à assurer ma sécurité future.

L’épargne est donc un excellent concept. Difficile de ne pas y adhérer.

Math un peu ce rendement!

Prenons donc le projet au sérieux. Imaginons un cadre propre.

Un salaire confortable. Une capacité d’épargne élevée. Une discipline sans faille.

Chaque mois, une part fixe mise de côté, investie méthodiquement, sans interruption, sans erreur, sans panique.

Un rendement stable, que l’on décide arbitrairement raisonnable. Disons 8 % par an, parce que ce chiffre revient souvent dans les discours.

Sur quarante ans, les calculs deviennent rapidement spectaculaires.

L’accumulation est réelle. Le capital grossit. Les projections prennent forme.

Dans ce monde idéal, on dépasse allègrement plusieurs millions d’euros. À tel point que, toujours sur le papier, le capital semble désormais capable de produire une rente confortable et éternelle.

À ce stade, le raisonnement fonctionne. Il est mathématiquement cohérent. Il est même séduisant.

Dans ce scénario, l’épargne disciplinée n’est plus seulement un filet de sécurité : elle devient une promesse. Celle d’une liberté future, presque mécanique, qui ne dépendrait que de notre capacité à tenir le cap suffisamment longtemps.

Et c’est précisément ce qui rend l’exercice si convaincant.

Temps qu’à faire.

Dans ce raisonnement censé mener implacablement à la fortune, une variable écrase les autres. Le temps.

Ici, on parle de quarante ans. Quarante années de constance, de régularité, de décisions répétées à l’identique, presque mécaniquement.

Quarante années sans rupture majeure, sans accident de parcours, sans remise en question brutale. Un continuum rassurant entre le présent et un futur encore abstrait.

Mais cette projection repose entièrement sur une hypothèse silencieuse : celle que le temps se laissera traverser sans résistance.

Dans ce monde idéal où l’on s’invente une vie sans histoire et un rendement constant et éternel, rien n’est faux et tous les rêves sont permis.

Allez-y, commencez à épargner sans moi

Changer le point de départ, c’est modifier tout le circuit et reculer la ligne d’arrivée.

Quand on se réveille un peu tard, on ne peut plus appliquer les principes de la même manière. Non pas parce qu’ils seraient faux, mais parce qu’ils arrivent trop tard pour produire les mêmes effets. Les années que l’on n’a pas investies ne se rattrapent pas. Le temps ne se compresse pas. Il ne s’étire pas. Il ne négocie pas.

L’élasticité du temps n’existe pas en finance. Le temps, c’est de l’argent, dit-on. C’est un mur incompressible qui s’élève avec l’argent qu’on perd, jusqu’à devenir infranchissable. Le temps, comme l’argent, se perd.

Commencer à investir à cinquante ans, si l’on veut compenser un retard de plusieurs décennies, ne consiste pas à démarrer l’épargne comme un môme de vingt ans. C’est un tout autre combat.

L’effort devient soudainement disproportionné par rapport au résultat espéré. Pour atteindre un niveau de capital comparable, il faut épargner davantage, plus vite, plus longtemps — tout en disposant de moins d’années devant soi. Même en courant plus vite que la tortue, il n’y a pratiquement aucune chance de la rattraper sans tricher un peu.

Les chiffres continuent de fonctionner. Ils restent cohérents mais ils exigent désormais une intensité que peu de trajectoires humaines peuvent soutenir.

À ce stade, le problème n’est plus la discipline. C’est l’asymétrie brutale entre l’effort demandé et le temps qui fuit.

L’exponentielle épiphanie

Cette prise de conscience, je ne l’ai pas eue tard. Je l’ai même eue très tôt.

J’avais dix-neuf ans, et à l’époque, le gouvernement québécois faisait beaucoup de publicité autour du REER (un produit d’épargne retraite). Rien de spectaculaire. Juste une incitation à épargner pour plus tard, avec des chiffres simples et des promesses raisonnables. Réveillant la part insécure en moi, ces campagnes m’ont interpellé.

Par curiosité, j’ai commencé à faire un peu d’algèbre avec des versements annuels et des durées d’investissement. D’abord pour un an. Puis deux. Puis trois. Puis dix.

À chaque fois, j’ajoutais une ligne, un terme, un pourcentage. L’équation devenait interminable. Une sorte de millefeuille mathématique où chaque année venait se greffer sur la précédente.

Je voyais bien que quelque chose se passait, mais je n’arrivais pas à généraliser. Impossible de faire tenir cette accumulation dans une formule simple. Alors je suis allé voir un de mes prof de math.

Il a immédiatement compris ce que j’essayais de calculer et m’a montré comment réduire l’équation. Et là, j’ai vu la lumière. J’apprendrai trente ans plus tard que je venais de découvrir les intérêts composés.

Arche d'alliance révélant la formule des intérêts composés.
Cn​=a(1+t)⋅[((1+t)n)−1​]/t

À l’époque, j’ai passé plusieurs jours à refaire les calculs. À changer les montants. À déplacer les curseurs. À tester des scénarios. Et surtout, à mesurer l’écart vertigineux entre commencer tôt… et commencer plus tard.

Je savais dès lors exactement ce qu’il fallait faire pour devenir millionnaire — Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans n’ont pas connu, où un million de presque n’importe quelle monnaie était déjà une immense fortune.

Mais je comprenais surtout à quel point il serait difficile de rattraper le temps perdu si je ne m’y mettais pas immédiatement.

Tout ça pour ça

Et pourtant, je ne l’ai pas fait. J’ai fermé les yeux sur tout ce que je venais de comprendre. Comme quoi, la compréhension ne suffit pas à déclencher l’action.

Dans les années qui ont suivi, j’étais ailleurs. Dans une philosophie beaucoup plus court-termiste.

L’idée de reporter la vie à plus tard ne m’attirait pas. À cette époque, je me disais même qu’il ne serait pas absurde de mourir avant quarante ans. Alors pourquoi contraindre le présent pour un futur hypothétique ?

Je savais ce que le temps ferait de mon argent. Mais j’ai choisi d’ignorer ce que la vie ferait de mon temps.

Les projets, les rencontres, les détours, les priorités mouvantes ont pris le dessus. La vie, dans ce qu’elle a de désordonné et d’imprévisible.

L’épargne est restée une idée raisonnable, rangée quelque part dans un coin de la tête — rarement une priorité incarnée, sauf pour quelques semaines ou quelques mois, au service d’un besoin ponctuel.

Avec le recul, ce décalage est peut-être la chose la plus importante à comprendre.

La connaissance n’est pas un moteur. Elle est, au mieux, un outil. Une réponse possible à un besoin qui n’est pas encore là.

Sans contexte pour se justifier, sans désir, sans alignement avec une trajectoire personnelle, elle reste inutilisée.

Dessine-moi un mec riche

Dessine-moi un mec riche

À force de projections et de chiffres impressionnants, on finit par confondre deux choses très différentes : s’enrichir et se sécuriser.

L’épargne disciplinée, celle qui fonctionne vraiment, ne promet pas des explosions de trajectoire. Elle construit autre chose. Quelque chose de moins spectaculaire. Plus discret. Plus stable. Une forme de continuité matérielle qui permet de traverser le temps sans trop de heurts.

L’année de mes 25 ans, à la fin d’un cursus de reconversion, juste avant de tout envoyer balader pour partir découvrir le monde, j’avais annoncé mes projets à quelques camarades étudiants. Parmi eux, un gars adorable, la jeune quarantaine avec un profil stable de bon père de famille, dont je m’attendais surtout à des mises en garde devant un projet aussi débile et peu préparé.

Après m’avoir posé la question que nous nous posions tous de savoir ce que nous allions chercher à faire avec le nouveau diplôme en poche, il m’a écouté et, la voix un peu émue, il m’a juste dit « Surtout, fais-le, sinon tu vas le regretter« . J’ai bien senti qu’il y avait dans ces mots, des non-dits qui lui avaient coûté cher. Je ne le saurai jamais tout comme lui ne saura jamais l’impact que ça a eu sur ma personnalité.

Si j’avais renoncé à mes rêves d’alors pour suivre la voie tracée et raisonnable, si je n’avais pas maintes fois fait bien pire dans les décennies qui ont suivi, avec le recul, je le regretterais aujourd’hui.

Aujourd’hui, je sais qu’il avait raison et je tiens les mêmes propos que lui mais sans regret dans la voix.

La mise à l’abri, la sécurité, l’élimination des risques, ce n’est pas la seule bonne route à suivre. Certaines trajectoires de vie, parfois lunaires, voire insensées, devront d’abord être risquées, explorées, vécues.

De la terre à la Lune

En lisant ce qui suit, je n’aurai pas besoin de vous citer des personnages en exemple. Vous saurez très bien les puiser dans votre propre panthéon. Je parle de ces personnages dont les trajectoires explosent les frontières de tous les cadres.

Des vies qui ne s’organisent ni autour de la sécurité, ni autour de la discipline financière, ni même autour de la patience ou de ce qui est raisonnable.

Ce sont souvent des vies désordonnées. Instables. Obsédées par une idée, une passion, une vision. Des parcours où l’argent n’est ni un objectif, ni un plan, mais plutôt une conséquence tardive, un accident heureux.

Certains y consacrent tout. Leur temps. Leur énergie. Leur réputation. Leur confort immédiat. Ils prennent des risques que la raison qualifierait d’inacceptables. Ils avancent sans filet, souvent sans certitude, parfois sans même comprendre eux-mêmes ce qui les pousse.

Parfois, cela ne mène nulle part. Parfois, cela mène très loin.

Il suffit de regarder autour de soi pour trouver des exemples. Des entrepreneurs visionnaires, des artistes sortis de l’anonymat, des créateurs qui ont mis dix ans avant d’être compris, et qui ont ensuite bouleversé des industries entières. Beaucoup d’entre eux n’ont jamais suivi le mode d’emploi de l’épargne disciplinée. Certains n’y ont probablement jamais pensé.

Ce n’est pas une apologie de l’imprudence. Ce n’est pas un rejet de la raison. C’est simplement le constat qu’il n’existe pas une seule manière légitime de construire sa vie.

Pour certains, la discipline et la constance sont des alliées. Pour d’autres, elles seraient presque une entrave.

Si quelqu’un sent en lui un feu suffisamment fort, il est possible que son avenir — et parfois celui des autres — soit mieux servi par l’exploration, la création, le risque assumé, que par l’optimisation méthodique d’un futur sécurisé.

L’épargne peut attendre. Les rêves, beaucoup moins.

Pour les uns, la sécurité financière est la meilleure solution pour les atteindre.Pour d’autres, quoi qu’on dise, quoi qu’on en pense, ils trouveront.

La seule chose absolument nécessaire à tout le monde, quelque soit le chemin, c’est le temps.

— Darryl, janvier 2026


En résumé

  • Le temps est la seule ressource réellement non négociable
  • Comprendre ne suffit pas à agir
  • Il n’existe pas qu’une seule trajectoire de vie légitime

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *